Douze hommes en colère

Douze hommes en colère

Le chef d’œuvre de Sydney Lumet constitue un éloge remarquable du doute parce qu’il érode la certitude dans son temple même, celui de la justice, où l’on cherche la vérité à grand renfort de preuves, où la sentence du jury vaut parole divine. Le film ne se veut pas un réquisitoire contre la peine capitale même s’il en conteste implicitement la pratique. Il vise plus profondément les certitudes simplistes et paresseuses d’une certaine bourgeoisie américaine, plus soucieuse de préserver son confort et d’échapper à la moiteur de la salle de délibération que du sort d’un paria parricide qu’elle méprise.

Sydney Lumet s’adresse à cette même middle-class en lui proposant la relecture inversée d’une scène sacrée qu’elle connaît : la sainte cène. Le film est le fidèle négatif de l’évangile. Il en respecte les codes et la structure : Douze hommes sont convoqués à une table par un treizième dont le destin va basculer. Le condamné est le double dégradé du Christ. Le destin des deux personnages centraux s’oppose : Le Christ (le fils) meurt abandonné, autrement dit tué par Dieu (le père). Le condamné, lui, tue son père et vit.
Le second rôle se voit aussi remanié : Judas le fourbe condamne le Christ et son pendant lumineux, incarné par Henri Fonda, sauve le condamné.
Les accessoires filmiques contredisent ceux de la cène : Le couteau du condamné donne la mort quand le pain et le vin des évangiles transmettent la vie.

L’effet de miroir, trop précis pour n’être pas voulu, classe le film dans la catégorie du cinéma engagé, sous genre de la propagande où l’on manipule l’opinion publique à des fins politiques. Lumet cautionne son plaidoyer contre la peine capitale en le rattachant à l’imagerie biblique que la foi populaire tient pour irréfragable. Hélas, son message n’a pas été entendu…